Nathalie Verday (ULg)


Groupes de parole en milieu hospitalier … Pourquoi en parler ? Analyse comparative de groupes de parole en milieu hospitaliser : vers un dispositif de prise en charge du stress vécu au travail

« Nous ne tenons les uns aux autres que par la parole » Montaigne.

Vivant à une époque où l’individualisme règne souvent en maître, le travail dont il est ici question se veut mettre en point de mire ô combien le groupe peut être source d’enrichissements et de bienfaits pour l’individu dans son contexte de travail. Mais des groupes, il y en a de toutes sortes ; sont ici envisagés les groupes de parole, mais pas n’importe quels groupes de parole non plus.

En effet, cette étude qualitative porte exclusivement sur les groupes de parole en milieu hospitalier. Ce milieu de travail, dont on sait que le phénomène de stress constitue bien une réalité, est caractérisé par un certain nombre de facteurs occasionnant effectivement du stress. Mentionnons : la surcharge quantitative de travail, le travail physique important, les heures de prestation sous forme de pauses, les relations conflictuelles avec les patients, leur entourage, les collègues et les médecins, ou encore la confrontation à la maladie et à la mort.

Ceci étant, qu’entend-on finalement par la notion de groupes de parole pour qu’on puisse leur attribuer un rôle dans la prise en charge du stress ressenti au travail ? Tout d’abord, un groupe de parole est habituellement constitué d’une dizaine de personnes. Ces personnes sont volontaires (non astreintes à participer au groupe), elles partagent une même réalité professionnelle et se réunissent de manière régulière pour parler de leur vécu au travail exclusivement. Tout cela se passe d’ailleurs dans un climat de confiance favorisé par un certain nombre de règles prédéfinies où les individus, les professionnels, sont considérés comme des pairs, d’égal à égal, indépendamment de leurs rôles, statuts et de la place qu’ils occupent dans la hiérarchie.

Un groupe de parole, c’est aussi un groupe qui se déroule en présence d’un animateur extérieur au service dans lequel le groupe prend place. Il ne partage donc pas le vécu des participants dans la mesure où il ne vit pas les mêmes situations dans l’exercice quotidien de sa pratique, mais notons que ce dernier possède des connaissances et des compétences en matière de dynamique et d’animation de groupes. Animer un groupe de parole, cela ne s’improvise pas ! Ayant pour ambition d’offrir un lieu où les soignants peuvent se vivre en tant que personnes à part entière, sans seulement être considérés comme des professionnels posant des actes techniques uniquement, un groupe de parole poursuit également l’objectif de conscientiser ces professionnels au fait que s’ils introduisent de la subjectivité dans leurs pratiques, ils s’en verront d’autant plus compétents et armés dans l’exercice de leurs fonctions.

De même, parce que le groupe est rencontre, partage et parole, il a pour missions de sensibiliser les soignants à la composante relationnelle de leur métier ainsi que d’insuffler de la vie dans le fonctionnement du service au quotidien. Poursuivant des objectifs de « mieux –être » tant au niveau des soignants, des patients ou encore par rapport au fonctionnement d’un service hospitalier, cette étude, portant sur quatre groupes de parole à l’attention des soignants (2 au CHR de la Citadelle et 2 au CHU de Liège) variant quelque peu quant à leur méthodologie, met en lumière l’idée que ces groupes constituent un véritable exemple de dispositif de prise en charge du stress ressenti au travail, et cela, que ce se soit par rapport aux facteurs de stress d’origines individuelle et relationnelle qu’en ce qui concerne les stresseurs liés à la tâche et au contexte de celle-ci.

Tout d’abord, si le groupe de parole peut avoir un impact sur les stresseurs d’origine individuelle, c’est parce qu’il permet à la personne, d’une part, de répondre à son besoin d’exprimer ce qui la préoccupe, ses difficultés, ses incompréhensions, et d’autre part, de mieux les comprendre grâce à la prise de recul, au recadrage permis par le fait de bénéficier du point de vue des autres et des informations supplémentaires qu’ils détiennent. En plus de se représenter ce qui lui pose problème d’une manière différente, plus complète et plus globale, le groupe de parole permet aussi à l’individu de mieux se connaître, et par conséquent, de bénéficier de références plus solides afin d’adopter des stratégies de coping efficaces, celles-ci étant également optimisées par le feedback et les conseils que les autres membres du groupe peuvent offrir. L’influence du groupe de parole sur les facteurs de stress individuel se traduit pareillement par un effet déculpabilisant, par un renforcement de la confiance en soi ainsi que par le fait qu’il joue un véritable rôle de soutien et de réconfort. En y participant, l’individu éprouve le sentiment de ne plus être seul au monde avec ses difficultés, ses questions et ses angoisses. Il est non seulement écouté mais aussi reconnu dans ce qu’il vit et éprouve. Parfois même, il se sent encouragé et prêt à s’ouvrir à de nouvelles expériences qu’il sait à l’avance peu réjouissantes. Si le groupe de parole permet de se sentir moins seul c’est aussi parce qu’il contribue au renforcement du sentiment d’appartenir à une équipe.

Puisqu’il est question d’équipe, abordons dans la foulée la question de l’impact d’un groupe de parole au niveau des facteurs de stress d’origine relationnelle. A la question de savoir si le groupe de parole peut agir favorablement sur les relations et la communication entre l’individu, ses collègues et sa hiérarchie, nous pouvons répondre par l’affirmative.

En effet, en favorisant l’inter-connaissance, l’ouverture vers plus de dialogue dans l’équipe ainsi qu’en rendant les relations entre médecins et personnel infirmier moins tendues et plus étroites, le groupe de parole a des retombées indubitablement favorables pour contrer les stresseurs d’origine relationnelle au sein d’un service.

De même, en saisissant mieux les situations de conflit ou d’incompréhension en lien avec les patients et leur famille, c’est aussi à ce niveau des relations que le groupe de parole a un effet constructif. Pour ce qui est des facteurs de stress liés à la tâche, le groupe de parole semble également jouer un rôle fondamental en ce sens qu’il permet aux professionnels, d’une part, de bénéficier de pistes d’action et d’adaptation au niveau de la prise en charge, de développer des comportements et des compétences en lien notamment avec la gestion de situations de fin de vie et, d’autre part, de se libérer de la tristesse, du désarroi personnels qu’ils peuvent éprouver dans ce type de situations.

Dans le même ordre d’idées, le groupe de parole permettrait dans une certaine mesure de mieux vivre la souffrance et la mort de ceux que l’on soigne ou que l’on a soignés. De plus, lorsque les individus occupent un poste à responsabilités, leur participation au groupe de parole leur offre le bénéfice de se sentir également soutenus mais surtout celui de pouvoir adapter, voire, optimiser, leur style de management. Notons, que cet effet peut également agir sur les facteurs d’ordre relationnel.

Enfin, en ce qui concerne l’impact sur les facteurs de stress liés au contexte de la tâche, rien n’est observé au niveau de l’aménagement des horaires ni de la flexibilité. Pour ce qui est de la répartition des tâches, elle n’est pas fondamentalement modifiée, simplement, le contexte dans lequel ces tâches s’inscrivent est empreint d’une plus grande entraide et d’une solidarité accrue. Il en va de même pour la planification et l’organisation du travail. Simplement, le groupe de parole permet d’adopter une ligne de conduite commune et donne l’occasion à un plus grand nombre d’être impliqués dans les décisions prises. Je terminerai en disant que le type et la composition du groupe, la méthodologie adoptée en termes d’animation et le fait que l’animateur soit extérieur ou non au service dans lequel s’inscrit le groupe de parole modulent les bénéfices pouvant être encourus par la participation à ce type de groupe.

Mais retenons que l’ensemble des personnes interviewées dans le cadre de cette étude semblent tout à fait aller dans le sens des propos tenus par ce soignant à qui, permettez-moi, je laisserai le mot de la fin : « Que dire ? C’est que les groupes de parole, c’est bien, il faut que ça continue, pour nous et pour tout le monde. Il ne faut jamais que ça s’arrête, ça, c’est sûr. »